L'ISTIDRAJ OU L'ÉGAREMENT GRADUEL DES SAINTS DE SATAN :
un éxposé doctrinal et irfānī
1. Définition générale
Le terme istidrāj (استدراج) provient de la racine « d-r-j » signifiant « faire descendre progressivement, attirer degré après degré ».
Dans le discours coranique et spirituel, il désigne un processus par lequel Dieu accorde des faveurs apparentes, matérielles ou psychiques, à une personne qui s’enfonce dans l’égarement, non par approbation, mais comme moyen d’épreuve et de dévoilement intérieur.
L’istidrāj n’est donc pas une “grâce”, mais un leurre divin, un voile qui permet à la personne de persister dans l’illusion de sa propre autosuffisance jusqu’à la manifestation de la vérité de son âme.
2. Fondement coranique
Plusieurs versets établissent clairement le principe :
1. « Nous les attirons graduellement vers la perdition par des faveurs qu’ils ignorent »
(سَنَسْتَدْرِجُهُم مِنْ حَيْثُ لَا يَعْلَمُونَ)
[Cor. 7:182].
2. « Quand ils oublièrent ce qui leur avait été rappelé, Nous leur ouvrîmes les portes de toute chose… puis Nous les saisîmes soudainement. »
[Cor. 6:44].
Dans cette logique, l’abondance (richesse, influence, succès) peut être un signe de dérive, si elle est dissociée de la lucidité spirituelle.
3. L’istidrāj dans l’irfān chiite
Les maîtres de l’irfān insistent sur la dimension psychique de l’istidrāj.
Il n’est pas seulement économique ou politique. Il peut se produire dans :
les états spirituels (aḥwāl),
les ouvertures mystiques (futūḥāt),
les perceptions subtiles,
les kashf (découvertes de l’invisible),
les karāmāt (apparitions de pouvoirs).
Les awliyā’ d’Allāh possèdent des signes de proximité, mais les états extraordinaires ne sont jamais considérés comme une preuve d’élévation.
Un pouvoir psychique ou visionnaire peut au contraire être :
une illusion de l’âme,
une ruse du nafs,
un souffle satanique,
ou un istidrāj voilant la véritable pauvreté ontologique.
Notion centrale : la « pseudospiritualité »
Les irfānī considèrent que le plus grand istidrāj est intérieur, quand le chercheur croit avoir atteint la station de la sincérité alors qu’il est dominé par le nafs al-ammāra.
Ce point est souligné par :
Mullā Ṣadrā : les illuminations imaginatives non purifiées sont « le plus dangereux des voiles ».
Imam Khomeini : le faux kashf est pire que l’ignorance simple, car il donne à l’ego une “preuve” pour se pérenniser.
ʿAllāmah Ṭabāṭabā’ī : certaines “lumières” perçues par le cœur sont en réalité des ténèbres raffinées.
4. Mécanisme spirituel de l’istidrāj
Il comporte quatre étapes :
1. Désir du nafs
La personne développe un attachement excessif à une chose : réussite, influence, reconnaissance, pouvoir spirituel.
2. Obtention apparente
Dieu lui accorde ce qu’elle désire, sans qu’elle rencontre d’obstacles. Cet afflux est perçu comme un signe d’acceptation.
3. Expansion de l’illusion
La personne attribue son succès à sa “station”, à ses “mérites”, ou à son “savoir”.
Elle perd la vigilance intérieure (murāqaba).
4. Manifestation du réel
L’épreuve véritable surgit : chute morale, perte brutale, dévoilement intérieur douloureux.
L’homme réalise alors que la facilité dont il bénéficiait n’était pas une grâce, mais un mécanisme disciplinaire.
5. Différence entre karāma et istidrāj
Les maîtres disent :
“La karāma augmente la crainte du cœur. L’istidrāj augmente la confiance en soi.”
6. Indices irfānī de l’istidrāj
Les maîtres chiites retiennent plusieurs signes :
1. Absence de crainte de Dieu malgré l’abondance.
2. Multiplication d’états intérieurs sans transformation éthique.
3. Revendication de pouvoirs, visions, inspirations.
4. Facilité excessive dans la vie mondaine.
5. Absence d’effort intérieur (mujāhada).
6. Incapacité à accepter la critique.
7. Isolement du chemin de la Sharīʿa et de la Wilāya des Ahl al-Bayt.
7. L’istidrāj des puissants et des élites
Dans l’exégèse de Ṭabāṭabā’ī, l’istidrāj touche aussi :
✓les dirigeants politiques,
✓les élites intellectuelles,
✓les savants religieux,
✓les “maîtres spirituels” autoproclamés.
Elle consiste notamment en :
l’accumulation de pouvoir et de visibilité sans légitimité intérieure.
Plus l’individu s’enfonce dans cette illusion, plus ses “succès” deviennent eux-mêmes les instruments de son dévoilement final.
8. Dimension eschatologique
Pour les irfānī, l’istidrāj est un phénomène majeur de la fin des temps :
✓prolifération de faux maîtres,
✓illusions spirituelles,
✓pouvoirs psychiques sans purification,
✓facilité matérielle pour les oppresseurs,
✓confusion entre luminosité imaginaire et lumière réelle.
Les textes indiquent que, dans la période ultime, l’apparition de pouvoirs extraordinaires chez les égarés fait partie des signes.
L'ISTIDRAJ , Un mot coranique : un éxposé doctrinal et irfānī
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Le Noble Coran



















