(18 : 48) *Et ils seront présentés (ʿouriḍoū) en rang devant ton Seigneur. Vous voilà venus à Nous comme Nous vous avons créés la première fois. Et vous pensiez que nous n’allions pas vous fixer de rendez-vous et remplir Nos promesses !*
Le contexte montre que le pronom pluriel (« ils ») dans_ʿouriḍoū_ ainsi que les deux pronoms pluriels dans le verset précédent (« les » et « eux ») font référence aux polythéistes qui sont sûrs d’eux et des causes apparentes auxquelles leur vie est liée. Ils s’accrochent aux ornements de la vie comme s’ils étaient éternels. Cela revient à se déconnecter de leur Seigneur, à nier qu’ils retourneront à Lui et à ne pas se soucier de savoir si ce qu’ils font plaît ou déplaît à Dieu.
C’est ainsi que les polythéistes agissent aussi longtemps que l’épreuve va durer, aussi longtemps que les ornements sont offerts, aussi longtemps que les causes apparentes les entourent et aussi longtemps que la matière n’est pas arrivée à son terme. Puis, au moment venu, les causes seront supprimées, les espoirs anéantis et Dieu transformera tout ce qui s’y trouve en sol aride sans végétation et il ne restera plus que Dieu, eux et leur livre d’actes enregistrés à leur encontre. Ils seront présentés devant leur Seigneur auquel ils ne croyaient pas. S’ils avaient cru en Lui, ils L’auraient adoré. Ils seront présentés en rang pour le jugement décisif, sans espace entre eux ou de distinction entre eux fondée sur leur lignée, leur fortune ou leur position sur terre. Il leur deviendra alors apparent que Dieu est la vérité manifeste et ce qu’ils interpellaient à Sa place, les ornements de la vie auxquels ils s’accrochaient, leur autonomie et les causes préparées à leur intention, n’étaient qu’illusions et ne se substituaient pas à Dieu. Ils avaient tort de s’accrocher à eux, de se détourner de la voie de Dieu et de ne pas suivre ce qu’Il voulait qu’ils suivent. C’était en effet leur conception car ils pensaient à tort qu’il n’y aurait pas d’endroit où ils auraient à se tenir debout et assumer leurs choix.
Cette explication met en exergue le fait que ces quatre phrases (*« Et ils seront présentés », « Vous voilà venus », « Et vous pensiez que » « Et on déposera le livre »*) sont des étapes fondamentales sélectionnées dans le récit complet de ce qui se passera ce jour-là entre eux et leur Seigneur, depuis l’instant où ils seront rassemblés jusqu’à leur jugement. Je me limite à ceux-ci par souci de concision.
*« Et ils seront présentés en rang devant ton Seigneur »* fait premièrement allusion au fait qu’ils n’auront d’autre recours que de retourner à leur Seigneur.
Deuxièmement, ils ne seront pas honorés lors de cette réunion. Ce sont les termes *« devant ton Seigneur »* qui donnent cette impression. S’ils devaient être honorés, nous aurions eu : « leur Seigneur » comme dans les versets :
(98 : 8) *Leur récompense auprès de leur Seigneur sera les Jardins de séjour, sous lesquels coulent les ruisseaux…*
(11 : 29) *… ils auront à rencontrer leur Seigneur…*
Autrement, le verset aurait été : « Et ils seront présentés devant Nous » comme dans les versets précédents.
Troisièmement, les différentes formes de supériorité et signes de distinction dans le monde – la lignée, la fortune et la position dans la société – disparaîtront. Ils seront debout en une seule rangée sans distinction entre les grands et les petits, les riches et les pauvres, les maîtres et les esclaves. La seule marque de distinction ce jour-là sera fondée sur les actes. À ce moment-là, il deviendra clair pour eux qu’ils s’étaient leurrés durant leur vie sur terre et qu’ils s’étaient égarés. Ils entendront donc des propos comme : *« Vous voilà venus à Nous… »*
*« Vous voilà venus à Nous comme Nous vous avons créés la première fois. »* Nous avons du style direct. Cela sous-entend : « Il leur dira… » ou « Nous leur dirons : « Vous voilà venus à Nous… » ». Cela met le doigt sur leurs erreurs et leurs égarements dans ce monde car ils se sont accrochés à ses garnitures et à ses ornements, ce qui a détourné leur attention de la voie de Dieu et de la religion.
La clause *« Et vous pensiez que nous n’allions pas vous fixer de rendez-vous »* veut dire la même chose que dans le verset :
(23 : 115) *Pensiez-vous que Nous vous avions créés sans but, et que vous ne seriez pas ramenés vers Nous ?*
Même si la phrase semble constituer une digression par rapport à la précédente, le sens sous-entendu est : « Les ornements de ce monde, votre attachement à votre propre personne, et les causes apparentes vous ont détournés de Nous adorer et d’emprunter Notre voie. Vous pensiez en fait que Nous n’allions pas vous fixer un rendez-vous pour Nous rencontrer et Nous rendre des comptes. En d’autres mots, même si le fait que ce monde vous a égaré et le fait que vous vous êtes attachés à ses ornements constituent les raisons pour lesquelles vous vous êtes détournés de Nous et pour lesquelles vous avez commis de nombreuses erreurs, il y avait une raison préalable à tout cela et qui était à l’origine de tout le reste : vous pensiez que Nous n’allions pas vous fixer un rendez-vous. » Oublier la résurrection est la cause première de l’égarement de la voie de Dieu et des mauvaises actions. Dieu dit :
(38 : 26) *ceux qui s’égarent du sentier d’Allah auront un dur châtiment pour avoir oublié le Jour des Comptes.*
La raison pour laquelle on leur attribue une croyance erronée - qu’il n’y a pas de résurrection - est que leur engouement pour le monde et leur attachement à ses ornements et à ceux qu’ils invoquent à la place de Dieu correspond à l’agissement de ceux qui pensent qu’ils vivront éternellement et qu’ils ne retourneront pas à Dieu. Ainsi, c’est la croyance qui se reflète dans leur attitude et leurs actions.
Il est également possible que ce verset soit une figure de style pour signifier qu’ils ne se soucient pas du commandement de Dieu et qu’ils prennent de haut Ses avertissements, comme dans le verset :
(41 : 22) *Mais vous pensiez qu’Allah ne savait pas beaucoup de ce que vous faisiez.*
Il est possible que la clause *« Et vous pensiez que nous n’allions pas vous fixer de rendez-vous »* soit une réponse à leur excuse qu’ils n’étaient pas au courant ou quelque chose de similaire, mais Dieu sait mieux.
(18 : 49) *Et on déposera le livre [des actes] (_Waḍʿ al-kitāb_). Alors tu verras les criminels, effrayés (_moushfiqīn_) à cause de ce qu’il y a dedans, dire : « Malheur à nous (_Ya waylatana_), quel est donc ce livre à n’omettre de mentionner ni péché véniel ni péché capital ? » Et ils trouveront devant eux tout ce qu’ils auront fait. Et ton Seigneur ne fait du tort à personne.*
_Waḍʿ al-kitāb_ désigne le fait de présenter devant Lui afin qu’Il juge en s’appuyant sur le livre. _Moushfiqīn_ est dérivé du mot _shafaqa_ dont la racine veut dire « gentillesse ». Al-Rāghib dit dans Moufradāt al-Qourʾān :
_Ishfāq_ est un mélange d’inquiétude et de crainte car le _moushfiq_ aime l’objet du _ishfāq_ (_moushfaq ʿalayh_) tout en craignant ce qui adviendra de lui. Dieu dit :
(21 : 49) *…et ils redoutent (_moushfiqoūn_) l’Heure (la fin du monde).*
Lorsqu’il devient transitif avec l’ajout de la préposition mine (à cause de), l’idée d’inquiétude est plus marqué. Dieu dit :
(52 : 26) *Ils diront : « Nous vivions au milieu des nôtres dans la crainte (moushfiqīn) [d’Allah] »*
et
(42 :18) *tandis que ceux qui croient en sont craintifs (_moushfiqoūna minhā_)*
_Wayl_ veut dire périr. Il est employé en période d’affliction et est une manière de dire que l’affliction est pire que la mort, à tel point qu’une personne implore la mort de la libérer de la peine, tout comme une personne peut souhaiter la mort lorsqu’elle fait face à une calamité. Dieu cite Maryam lorsqu’elle endurait les douleurs de l’enfantement :
(19 : 23) *« Malheur à moi ! Que je fusse morte avant cet instant ! »*
*« Et on déposera le livre »* : Le contexte suggère qu’il s’agit d’un seul livre répertoriant les actes de chacun. Toutefois, cela ne contredit pas l’idée qu’un livre distinct sera attribué à chaque personne. Certains versets Coraniques disent que chaque personne aura son propre livre, d’autres que chaque nation (_oumma_) aura son propre livre, et un troisième groupe de versets dit qu’il y aura un seul livre pour tout le monde.
(17 : 13) *Et au cou de chaque homme, Nous avons attaché son œuvre. Et au Jour de la Résurrection, Nous lui sortirons un écrit qu’il trouvera déroulé.*
(45 : 29) *Voilà Notre Livre. Il parle de vous en toute vérité…*
Ces deux derniers versets seront étudiés plus tard, si Dieu le veut.
On dit également que « le livre » désigne les livres d’actes et que l’article défini est utilisé pour indiquer l’intégralité du genre. Cependant, le contexte ne soutient pas cette interprétation.
*« Alors tu verras les criminels effrayés à cause de ce qu’il y a dedans »* : Cette phrase qui exprime la conséquence au dépôt du livre et qui témoigne de la peur de ce qu’il contient prouve qu’il s’agit de livre d’actes ou de livre répertoriant leurs actes. Les qualifier de « criminels » fait allusion au motif de leurs craintes et au fait que leur peur de ce qui s’y trouve est occasionnée par leur culpabilité. Ainsi, le prédicat (ḥoukm) concerne toute personne coupable même si elle n’est pas polythéiste.
*« [Et ils] dir[ont] : « Malheur à nous, quel est donc ce livre à n’omettre de mentionner ni péché véniel (_saghīra_), ni péché capital (_kabīra_) ? » Et ils trouveront devant eux tout ce qu’ils auront fait. »* : _Ṣaghīra_ (petit) et _kabīra_ (grand) sont deux adjectifs qui prennent la place du nom qu’ils décrivent : un péché, un acte de désobéissance, une erreur insignifiante ou quelque chose de similaire. Ces paroles qui leur sont attribuées sous forme de question rhétorique exclamative, expriment leur étonnement et leur terreur face à l’autorité du livre qui répertorie tous leurs péchés ou tous les faits incluant des péchés. Ainsi, on comprend la raison pour laquelle le petit péché est mentionné avant le grand dans *« ni péché véniel, ni péché capital »*, même s’il aurait été plus cohérent de dire que le livre n’omet ni grand, ni petit péché, en nous basant sur le fait que la phrase a un sens positif et qu’il aurait été hiérarchiquement correct de partir du grand vers le petit. La raison sous-jacente à cela – Dieu sait mieux – est que le livre n’omet pas de petit péché malgré leur insignifiance et leur trivialité, ni de grand péché malgré son énormité ou son évidence. Dans le contexte de la terreur déguisée en étonnement, prendre en compte les petits péchés en dépit de leur insignifiance et de leur trivialité est d’autant plus approprié.
Il apparaît d’après le contexte que la phrase *« Et ils trouveront devant eux tout ce qu’ils auront fait »* introduit une nouvelle idée (_taʾsīs_) et n’est pas une explication de *« quel est donc ce livre à n’omettre de mentionner ni péché véniel, ni péché capital ? »* Ainsi, ce qui se trouvera devant eux, ce sont leurs actes véritables, sous des formes appropriées, et non leur livre d’actes. Cela est similaire à :
(66 : 7) *Ô vous qui avez mécru ! Ne vous excusez pas aujourd’hui ; vous ne serez rétribués que selon ce que vous œuvriez.*
Cela est également confirmé par la clause : *« Et ton Seigneur ne fait du tort à personne. »* En nous fondant sur la croyance que tous les actes revêtiront une forme physique, l’idée qu’il n’y aura pas d’injustice est plus facile à saisir car ce pour quoi ils seront récompensés ou punis sera leurs actes. Ils reviendront à eux et les rattraperont et personne ne pourra rien y faire. C’est quelque chose que le lecteur doit comprendre.
À suivre inshaAllah
Source : Tafssir-e-Mizan, Allamah Tabataba’i
Traduit par l’équipe Shia974
Tafssir de la Sourate al-Kahf, La caverne, 27ème partie*
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Le Noble Coran



















